Les amitiés quand on s’expatrie

Au début, je voulais parler des départs. Comment les gérer ? Comment s’en protéger ? Et puis, impossible d’écrire à ce propos. Parce que, pour faire simple : on ne les gère pas, on ne s’en protège pas. On s’y habitue. Mais j’ai souvent parlé de ça avec mes amis en France, avec ma famille. Et même avec les gens que j’ai rencontré ici. Quels genre d’amitiés on créé, quand on est expatrié ?

Expat’ ou locaux ?

A mon arrivée, j’ai cherché à m’entourer de français. Je cherchais des références communes, un humour commun, un passé semblable. Je ne parlais pas anglais, donc il me fallait aussi une langue commune.

Et puis j’ai rencontré un français, qui m’a présenté d’autres français. Et j’ai réalisé que ça serait impossible de retrouver mes amis de France. Je n’ai rencontré que peu de personnes de Paris et encore moins de gens de banlieue. Différents milieux sociaux-culturels, nous n’avons pas le même passé et au final nous ne partagions que la même langue. Il fallait que je m’adapte quoiqu’il arrive.

Du coup, quitte à m’adapter, autant y aller jusqu’au bout. J’ai plongé dans le vide et j’ai appris l’anglais avec une Koweitienne de dix ans de plus que moi. Et maintenant, je parle français à l’école et anglais le reste du temps. La majeure partie de mon entourage est née et a grandit au Koweït.

Les amitiés en langue étrangère.

C’est particulier, d’être amie avec quelqu’un dans une langue qui n’est pas la nôtre. C’est déjà compliqué pour moi en français parce que j’aime être le plus précise possible. Et que je peux passer des heures à argumenter pour être sûre d’être comprise.

Alors en anglais, je n’ai pas toutes les nuances. Je n’ai pas un vocabulaire aussi étendu, j’ai du mal avec les temps et surtout, après trois heures à parler uniquement en anglais… Mes phrases ressemblent plus à des mimes qu’à des phrases claires.

Et mes interlocuteurs vivent aussi leur quotidien avec au moins deux langues. Les conversations sont parfois surréalistes, à jongler avec Google Translate, les explications ou les comparaisons. Mais mon anglais s’est enrichi, j’ai parfois du mal à passer du français à l’anglais, je mélange tout et mon accent est atroce. Un accent franco-indo-arabe ! Belles représentations de mon entourage quotidien !

Et dire qu’on n’a pas d’alcool pour devenir bilingue !

Différentes cultures = sujets tabous

Les différences de cultures nous amènent à éviter certains sujets. Par exemple, difficile de parler féminisme ici car j’ai une idée du féminisme très française. Donc je suis face à des situations que je ne comprends pas. Et que mon interlocuteur ne comprend pas non plus.

Par exemple, mon ex-amoureux Koweitien m’a dit une fois qu’il refusait de venir à la caisse d’un magasin avec moi car j’insistais pour payer. Pour lui, c’était la honte de laisser sa femme sortir sa carte bleue. Et moi, je me sens achetée quand un garçon me paye tout. Honnêtement, il n’a jamais compris mon point de vue… J’ai compris son point de vue mais ça a été difficile pour moi de l’accepter. Et c’est une des raison pour lesquelles nous nous sommes séparés.

Je n’aborde pas le sujet de la religion, jamais. Je ne dis pas ce que j’en pense, je le garde pour moi. Car la religion fait parti du quotidien, de la langue, même ! Et en France, il y a des débats autour de la célébration de Noël dans les écoles… Deux visions radicalement différentes.

Différentes visions de … tout ! Et il faut s’adapter pour ne pas heurter ! 

Des incompréhensions perpetuelles…

Allez, on va être honnête ! Il faut tout expliquer, tout raconter, tout décortiquer. C’est difficile d’avoir une conversation fluide parce que nous avons une éducation tellement différente.

Notre passé est différent : être un enfant au Koweït n’est pas la même chose qu’être un enfant en France. J’ai rencontré des gens qui ont vécu l’invasion du Koweït par exemple. C’est un peu stupide et naïf de ma part, mais je n’avais jamais rencontré de gens qui avaient vécu une guerre.

Même au quotidien, si je parle écologie et environnement je dois me rapeler que je suis face à des gens qui n’ont aucune connaissance à ce sujet. Du coup, il faut partir de zéro et surtout ne pas être dans le jugement.

Et les relations humaines… Une source infinie d’incompréhensions et tout doit être expliqué parce que les choses ne se passent pas de la même manière au Koweït qu’en France.

… mais une communication exacerbée…

Et du coup, les amitiés fortes que j’ai créé sont aujourd’hui basées sur une extra-communication. J’ai appris ici à parler, à dire ce que je ressens. Parfois je n’y arrive pas bien, mais je progresse de jour en jour.

Je ne laisse plus de « on dits » trainer. Les amitiés anglophones que j’ai créé m’ont appris à mettre en pratique un des Quatre Accords Toltèques : ne fais pas de suppositions. Parfois je pense que ce sont les différences de cultures qui ont amené à cette incompréhension.

Donc je me tue à me faire comprendre et à comprendre. Parfois je suis face à des gens qui comprennent et jouent le jeu et parfois non. Pour ceux-là, tant pis ! Mais ça donne des conversations très longues à exprimer nos sentiments, comment on a ressenti les choses et pourquoi on les a ressenti ainsi. C’est fascinant, pour être honnête. 

… et des apprentissages quotidiens.

Quatre ans que je suis au Koweït. J’ai rencontré beaucoup de Koweïtiens avec qui j’ai partagé des cafés, des restaurants, des balades… Des Koweïtiens qui m’ont donné de leur temps et à qui j’ai donné du mien.

Je me suis expatriée il y a quatre ans, et cela fait quatre ans que j’apprends chaque jour quelque chose de nouveau. Sur moi : mon corps supporte 50 degres celsius. Sur le pays : il y a une loi qui interdit d’augmenter les sandwichs aux falafels. Et sur les Koweïtiens eux-même : par exemple, ils sont très confiants.

J’ai aussi appris à conduire une voiture automatique, à vivre sous la climatisation, quelques mots en Koweïtien, l’alphabet arabe, à compter en arabe, à manger avec les mains.

Des amitiés compliquées mais magnifiques

Quand on s’expatrie seul, je crois qu’on apprend à vivre avec la solitude. Parce qu’on peut être entouré par des milliers de gens, ça sera difficile de trouver quelqu’un avec les mêmes valeurs, les mêmes principes et un background similaire. Plus on vieillit, plus c’est difficile de trouver des références communes, je crois.

En toute honnêteté, je ne sais pas si les gens que j’ai rencontré ici auraient été mes amis en France. Peut être une ou deux personnes. Pour les autres, je n’aurais pas fait les efforts que je fais aujourd’hui pour les comprendre. Et pour me taire sur certains sujets.

Mais ce sont mes plus belles experiences sociales. J’ai appris tellement, j’ai mis de côté mes préjugés et mes idées réçues. J’ai appris à accepter des choses auxquelles j’étais fermée. À voir des choses sur lesquelles je fermais les yeux. Ça m’a ouvert l’esprit.

Du coup, moi qui suis curieuse et avide de nouvelles choses, je suis ravie d’être entourée de cette façon. Mon moi se réjouit quotidiennement de tout ce que j’apprends ici. De tout ce que je vois. De tout ce que je goûte et de tout ce qu’on me montre.

Le Koweït a plein de défauts, mais définitivement, je ne pouvais pas rêver mieux pour grandir et apprendre. 

5 Comments

Ajoutez les vôtres
  1. 1
    Adel

    Très agréable à lire Merci. Mais, lors de cet apprentissage n’y a t-il pas souvent une forme de concession?

    C’est vague comme terme je sais 🙂

    • 2
      Eliz

      Je crois que oui, il y a une grande forme de concession et une succession de compromis. Je me suis souvent demandé si ces amitiés étaient réelles, à cause justement de ces concessions et compromis. Pouvons nous être réellement amis avec des gens qui ne connaissent que la partie que l’on veut bien montrer ?

      Et puis finalement, je crois que les relations humaines sont faites de concessions et de compromis. La seule différence, je crois, c’est la nature des concessions que l’on fait quand on vit au Koweït haha

  2. 3
    Audrey

    Je comprends tout à fait ce que tu dis. Aux USA il y avait aussi un fossé culturel, celui des nuances de la langue etc… Il est vrai que c’est bizarre au début de devoir parler une autre langue que la sienne, mais par contre, c’est sur que c’est très enrichissant !
    Bisous
    Audrey

  3. 4
    3kleinegrenouilles

    C’est très intéressant de lire ton expérience. Je vis en Allemagne et même si je parle bien allemand, j’ai renoncé à faire de l’humour, à chaque fois, ça tombait à plat ou on prenait ce que je venais de dire au premier degré. Quelle est ton expérience avec l’humour ?

    • 5
      Eliz

      Désolée, j’ai mis cent ans à répondre !

      Eh bien, avec l’humour haha, comme toi, souvent on me prend au premier degres ! Ou alors je dois expliquer tout parce que c’est une référence française… Mais maintenant, comme je suis souvent avec des gens qui me connaissent bien, maintenant ça va un peu mieux, de ce côté là !

Quelque chose à ajouter ? :)