La vie au Koweït ou l’éloge de la lenteur.

Je viens de banlieue parisienne. J’ai passé une bonne partie de ma vie à dépendre des trains, du bus, du métro, du RER, de la voiture de ma mère et des bouchons. J’ai l’impression d’avoir passé une partie des a vie à courir. Et je suis arrivée au Koweït.

Les contraintes de la banlieue

Quand vous êtes une jeune banlieusarde sans permis et que vous voulez sortir à Paris, la fête s’arrête à 00h56. Il n’y a pas le métro dans la ville de mes parents, seulement le transilien. Et, évidemment, le taxi est hors de prix. Pour être honnête, je n’ai jamais été suffisamment courageuse pour prendre le dernier train… Je me suis toujours arrangée pour dormir chez les uns et les autres ou, tant pis, je paye un taxi.

Mais globalement, c’est quand même stressant. Pas seulement pour faire la fête, mais pour tout. Je me rappelle d’un jour, j’avais un rendez-vous avec un photographe, il voulait me rencontrer pour faire des Polaroïd qu’il mettrait dans la vitrine de la boutique pour laquelle il travaillait. J’étais à peine majeure et super excitée à cette idée. Et j’ai été coincée dans le train, puis obligée de descendre sur les voies. Je suis arrivée à Paris avec deux heures de retard… Il avait évidemment annulé le rendez-vous avant que j’arrive.

On allait à Paris pour boire un café au Starbucks. Je suis arrivée à tous mes dates parisiens en retard, parce que la SNCF ne m’a jamais fait préférer le train. Le stress du contrôleur quand je prenais les transports sans ticket parce que je devais choisir : mes clopes ou l’aller/retour à Paris. J’ai eu des heures de conversation avec mes Parisiens qui ne comprenaient pas mes galères de banlieusarde.

Le dimanche, pour faire des crêpes, je devais aller chez l’épicier si on n’avait plus de Nutella. Et payer le pot 4euros. Après 19 heures, tout était fermé. Et puis, en fin de journée, impossible d’aller quelque part sans demander à quelqu’un de m’y conduire. Evidemment, pour l’Elisabeth adolescente, c’était maintenant ou jamais. Pour mes parents tout pouvait toujours attendre le lendemain.

Le temps qui passe.

J’ai toujours trouvé que le temps était une notion interessante. Je trouve ça fou comme quelque chose sur lequel nous n’avons aucun impact puisse être ressenti aussi différemment. Selon la personne ou la situation. Quoiqu’il arrive, le soleil se lève puis se couche : la preuve que le temps passe. Cependant 2 heures avec quelqu’un que l’on n’aime pas passent quand même bien plus lentement que deux heures avec l’être aimé. Là, les deux heures semblent passer en un claquement de doigt.

Il y a parfois des impression de temps suspendu. Parfois, une situation semble se dérouler au ralenti. Alors que le temps s’égrène toujours de la même façon, sans jamais nous demander notre avis.

Durant ma vie en France, le temps s’est souvent écoulé très lentement. Sur les bancs de l’université à faire des mots croisés pendant mon année de droit aux heures de caisse dans un magasin vide. Le temps semblait s’étirer, s’allonger, comme un chewing-gum tiré, encore et encore. Des longs trajets de métro pour m’assoir à des tables pour des dîners encore plus longs. Parfois, je regarde en arrière et me demande pourquoi j’ai aussi souvent essayé de combler ce temps que je ne savais occuper.

Oh. Il n’est évidemment pas question pour moi de cracher sur mon adolescence ou sur ma vie dans mon pavillon de banlieue. Non, j’en suis ravie, j’ai grandi là et j’en suis fière. J’y ai vécu un tas d’histoires géniales et, globalement, j’ai eu une vie plutôt agréable et pleine de belles choses.

Sauf que ma perception des choses, du temps et des contraintes, a changé quand je suis arrivée au Koweït.

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Le Koweït : une grande banlieue

L’autre jour, je discutais avec Alain (vous le connaissez maintenant : mon ami et collègue) Nous parlions du Koweït, de ce qu’on aimait moins et de ce qu’on aimait bien. Et nous sommes arrivés à la conclusion que le Koweït n’est rien d’autre qu’une immense banlieue.

Peu de nature, peu d’endroits pour les piétons, pas vraiment de centre ville. Je réalise : c’est certainement pour ça que j’aime bien vivre ici. C’est comme l’endroit où j’ai passé ma vie mais sans les contraintes que j’y trouvais adolescente. Il n’y a pas d’autres choix que d’être conducteur : pas de transports en commun. Impossible de louper son train, il n’y en a pas. Si on a pas de voiture, on peut se retrouver à dépendre de quelqu’un mais rarement des horaires.

Evidemment, il y a des bouchons mais une fois qu’on a conduit un peu au Koweït, on est capable de connaître avec précision les heures de pointes. Et les moments où c’est mieux de rester chez soi : le jeudi soir, par exemple. Je me rappelle de cette fois ci où je devais dîner avec un ami et que nous sommes arrivés avec 2 heures de retard au restaurant…

Sinon, le Koweït, c’est juste une grande banlieue. Et chaque quartier est une banlieue différente. Al-Nuzha serait Neuilly, Kuwait City pourrait être La Défense et Salmiya serait une banlieue populaire. Entre bâtiments et maisons, c’est un melting-pot très animé. Si on s’éloigne, on pourrait comparer Wafra à la Seine et Marne, vous savez ces banlieues loin de tout. On se demande si c’est la banlieue ou la province.

Pour moi, c’est rassurant. J’y retrouve mes repères.

Au Koweït, le temps n’a pas d’importance.

Un jeudi soir donc, je suis arrivée au restaurant avec deux heures de retard. Nous avions évidemment prévenu le restaurant. Quand nous sommes arrivés, nous avions une table. Il y a deux choses à retenir au Koweït : la première c’est que c’est un pays de service, la deuxième c’est que le temps a une importance moindre.

C’est à dire que les contraintes horaires sont minimes. Si j’ai envie de faire des crêpes à minuit, le Sultan Center est ouvert 24h/24. La vie ne s’arrête pas à 19 heures ou même 20 heures : beaucoup de magasins sont ouverts jusqu’à 22 heures, voire minuit. Du coup, le temps n’est plus une limite et faire une sieste à 17 heures ne ruinera pas votre journée.

Surtout que, dans un pays où les températures montent parfois à plus de 50 degrés Celsius, on apprend à vivre la nuit. Je me souviens de mes premiers mois ici, je n’arrivais pas à me faire à ce rythme : il faisait trop chaud la journée pour sortir et pour moi, quand la nuit tombe c’est la fin de la journée. Au Koweït, c’est l’inverse : quand il fait nuit, la journée débute.

La journée de travail se termine à 14h30 et, selon une étude menée par mes soins sur une toute petite partie de la population, 90% des gens font une sieste après. Pas une power nap de 30 minutes, non, non, je parle d’une vraie sieste : une heure ou deux de sommeil, avant d’attaquer la deuxième partie de la journée.

Le temps n’a tellement plus d’importance que je crois n’être jamais arrivée à l’heure à un rendez-vous. Quand je suis invitée quelque part, la plupart du temps, je suis invitée à venir à partir de telle heure. Quand un Koweitien passe me chercher pour aller manger, si je ne suis pas prête quand il m’appelle, il me dit de prendre mon temps. Si on me donne rendez-vous à 19 heures, je sais que c’est plutôt 19h30…

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Prendre le temps

Ici, littéralement, on prend le temps. Je trouve que ma vie au Koweït est beaucoup moins stressante que ma vie en France. Pourtant, sur le papier, j’ai plus de responsabilité ici qu’en France, chez mes parents. Mais, si j’ai des responsabilités au Koweït, j’ai moins de contraintes de temps.

Je renouvelle mon permis en retard chaque année, tant pis. Si j’ai une amende, je le saurai seulement au moment du renouvellement. Je n’ai jamais de rappels pour ma facture d’électricité, je dois juste payer à un moment ou un autre. Parfois on me coupe ma ligne téléphone car j’oublie de payer mais bon, ça ne me stresse pas car Internet est plus important.

Mes seuls moments de panique sont quand je dois prendre l’avion, parce que c’est le seul moment – en dehors du travail – où je dois faire attention aux horaires.

Tout ça m’a permis de me détacher de cette notion si abstraite mais si importante qu’est le temps. Au Koweït, j’ai cette idée que j’ai tout le temps du monde, et c’est moi qui décide de ce que j’en fais. Je n’ai plus cette impression d’être une victime de ce temps qui passe, s’égrène, s’écoule sans que je ne puisse rien y faire. Le temps passe, il s’écoule et s’égrène mais je peux y faire quelque chose.

Et j’ai décidé que ce temps là serait mon ami au lieu d’être mon ennemi. Je me lève tôt le matin pour prendre du temps pour moi. C’est en haut de ma liste des priorités, avant « payer l’électricité » ou « faire les courses » car ça, au pire, je peux le remettre à demain. Mais le temps que je n’ai pas pris pour moi, je ne pourrai jamais le retrouver.

Est-ce que j’ai appris ça en vieillissant ou est-ce que c’est ma vie au Koweït qui me l’a enseigné ? Je crois que je n’aurais jamais la réponse.

4 Comments

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  1. 1
    Hajar

    Bonjour Liz.
    Je te suis depuis maintenant quelques mois et j’aime bcp ton blog et lire tes articles. Il m’a bcp aidé dans mon choix de vouloir vivre au Koweit. J’aimerai pouvoir te poser quelques questions si cela ne te dérange pas bien sûr.
    As-tu un mail pour pouvoir échanger ?
    Merci d’avance

    Cordialement
    Hajar.

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