Et toi ? Tu restes combien de temps ?

Quand je suis arrivée au Koweït, j’ai rencontré un français, nous sommes devenus amis, et quatre mois plus tard, il partait. C’était la première fois que j’étais face au départ de quelqu’un que j’appréciais. Pas la première fois de ma vie, mais la première fois alors que je vivais dans un pays où je ne connaissais personne. Il était une sorte d’ancrage, de point d’attache, de Dieu-merci-je-ne-suis-pas-seule et il est parti. Et par la suite, j’ai compris qu’il fallait que je m’habitue à ces départs.

Le Koweït : un pays confortable…

Les débuts au Koweït sont un peu difficiles : culture différente, langue différente, l’aéroport est nul et les gens n’ont pas l’air accueillants. Une fois qu’on a posé, et défait, ses valises dans son appartement, c’est déjà un peu plus simple. Une fois qu’on a le Graal – le permis – alors ça devient beaucoup plus simple.

À un moment où un autre, quelqu’un vous parle de Talabat ou Carriage et un nouveau monde de food-delivery s’ouvre à vous. Vous récupérez ensuite le numéro de téléphone du bakala et quelqu’un vous livre vos cigarettes, vos bouteilles d’eau, votre bouteille de gaz… bref tout ce dont vous avez besoin vient jusqu’à votre porte.

Vous ne parlez pas très bien anglais ? C’est pas grave, on vous comprendra !  Vous avez besoin de quelque chose ? On vous aidera ! Les Koweïtiens sont très serviables et généreux. Je les trouve aussi très marrants et plutôt facile à vivre, rien n’a l’air compliqué dans leur vie. Ils ne sont pas torturés par une quête vaine du bonheur. Il n’y a pas un Baudelaire dans leur héritage culturel.

… dans lequel on ne reste pas.

Mais certains ne supportent pas. L’alcool illégal, la chaleur, la poussière. Les uns s’ennuient, les autres ont fait le tour. Il y a ceux qui trouvent qu’ils n’ont plus rien à apprendre et ceux qui ne veulent plus rien apprendre. Le rapport qu’on entretient avec un pays est très personnel.

Du coup, il y en a beaucoup qui partent. Il me semble que les gens restent en moyenne trois ans. Certains prennent leur avion après une année scolaire, d’autres un peu plus longtemps. On voit aussi ceux qui restent alors qu’ils n’ont pas envie. Ceux qui partent et qui le regrettent.

Je connais quelques collègues qui sont là depuis longtemps et qui n’ont pas l’air de s’en plaindre. Ils n’habitent plus leur pays, ils y retournent pendant les vacances. Parfois, ils doivent aller encore ailleurs parce que leurs enfants vivent, eux aussi, dans un autre pays.

Vue de la terrasse de mon immeuble

En boucle, la même question

Et tu comptes rester combien de temps ?

Je ne sais pas combien de fois j’ai entendu cette question. Elle m’a mise dans une situation inconfortable : comme si, je devais choisir, maintenant, dans combien de temps j’allais quitter le pays. La réponse pour toute la vie ne semble pas être prise au sérieux, et je ne sais pas n’a pas l’air compréhensible.

Chacun vient ici avec un but. Ça peut être de mettre de l’argent de côté, alors on compte combien en moyenne on peut économiser par an… et selon, on donne une réponse. Ou alors, une nouvelle expérience professionnelle, du coup c’est généralement trois ans. Et puis, c’est aussi le contrat du mari de temps en temps, donc ça évolue, entre deux et six ans, ça dépend si le contrat est reconduit.

Je suis venue toute seule. Je n’ai pas un objectif financier à atteindre, je sais que quand il s’agit d’économiser, les paliers peuvent être vite dépassés. L’humain en veut toujours plus. Professionnellement, je ne sais pas si je continuerais dans cette branche si je quitte le Koweït. Et puis le contrat du mari… Encore faudrait il que je trouve le mari !

Du coup, je ne sais pas quoi répondre. Combien de temps je vais rester ? J’en sais rien. C’est ma quatrième rentrée, et je n’ai pas vu le temps passer. Je n’ai pas postulé dans ce pays avec un but. Je n’ai pas pensé que le Koweït allait me permettre d’avoir quelque chose que je n’aurais pas en France.

J’ai pris mon avion pour le Koweït littéralement sans aucune idée de ce que je venais y faire. Sans aucun but à atteindre. Sans aucune case à cocher. J’ai tout à gagner, rien à y perdre.

J’ai une grande tendance à m’enraciner, alors quand on me demande combien de temps tu vas rester, ça me provoque des angoisses parce que, eh bien, je ne sais pas. Je ne sais pas combien de temps je vais rester. Chaque jour, mes habitudes dans le pays me rappellent que j’ai une vie ici. Je connais et adore l’odeur du Oud, les parfums Orientaux ne me donnent plus mal à la tête. Les jours de poussière m’ennuient et me fatiguent mais ça va. Je vis au rythme du soleil – qui n’est pas celui des Koweïtiens – j’ai ma grosse voiture et mon chat.

Je comprends le sens de certaines conversations en arabe, je connais le langage corporel du pays. J’ai pris des habitudes ici, et j’ai du mal à entendre qu’il faudrait que je ne les prenne pas trop parce que je suis destinée à partir.

Vue de la terrasse de mon immeuble (elle est mal centrée, je suis désolée)

Une vie dans un siège ejectable

Au début ça me faisait peur. Le VISA qui est là selon le contrat de travail. Pas de travail, pas de sponsor. Pas de sponsor, pas de VISA. Chaque année en février, j’avais une petite boule au ventre de recevoir le papier qui me dit que … mon contrat n’est pas reconduit. J’ai eu, pendant les deux premières années, cette impression que ça n’allait pas durer.

Alors du coup, je n’ai pas :

  • acheté de meubles car si je ne restais qu’un an, j’allais perdre des sous.
  • pris d’abonnement en salle de sport, parce que c’est souvent un engagement d’un an.
  • acheté de voiture parce que je ne savais pas si je resterai le temps que durerait le crédit.
  • pris assez de temps pour moi, parce que je suis là pour économiser. Et rien d’autre !
  • acheté de décoration pour mon appartement parce que je ne savais pas ce que j’allais en faire quand j’allais partir.

Et maintenant c’est ma quatrième rentrée. Je commence petit à petit à prendre mes habitudes ici, je parle de chez moi et je ne sais pas combien de temps je vais rester.

Être au Koweït m’a appris à moins m’attacher aux gens. Je n’ai pleuré qu’un départ, ça a été le premier et, pour le moment, le dernier. Je ne peux retenir personne ici alors même si j’adore mes amis, ils ne me sont pas indispensables. C’est une façon de me protéger. Ceux auxquels je m’attache sans limite sont ceux qui sont nés et qui ont grandi ici. Ils ne partiront pas. Je me met dans la position de celle qui part, je fais souvent ça.

Être au Koweït m’a aussi appris à ne plus me projeter. Combien de temps je compte rester au Koweït ? Je n’en ai aucune idée. Encore un an, peut être deux, peut-être  trois. Peut-être qu’un jour j’ouvrirai une école, un restaurant ou un café. Qui sait ? Moi, j’ai appris à ne plus me poser la question…

5 Commentaires

Ajoutez les vôtres
  1. 1
    Kenza

    Difficile cette question. Au bout d’un moment, j’ai juste essayé d’arrêter de vouloir rencontrer des gens. Ca ne sert à rien si c’est pour ne durer que six mois… Je l’ai aussi vécu dans un cadre pro, ça ne sert à rien pour l’équipe permanente de socialiser avec les profs temporaires. C’est pas facile, c’est dur de trouver un équilibre.

    • 2
      Eliz

      Oui, je crois que j’en suis aussi au stade « d’arrêter de vouloir rencontrer des gens ». En tous cas, rare sont les français que je côtoie parce que, même si tu fais tous les efforts du monde, cette question de « tu pars quand ? » elle revient toujours dans toutes les conversations… Je n’avais pas pensé au cadre pro, mais c’est vrai que ça aussi, ça doit être bien compliqué…
      J’ai l’impression que quand on s’expatrie seul(e), il faut vraiment être en paix avec soi même et ne pas avoir trop de problème à ne pas avoir de proches amis !

  2. 3
    Audrey

    L’essentiel je crois est surtout de se sentir bien là où l’on est quand on y est. Ensuite, le reste ne sont que des détails.
    Si un jour tu as envie de rentrer vivre en France, tu le sentiras et si tu comptes rester « pour de bon » au Koweït au moins ce sera parce que tu l’auras décidé.
    Bisous

  3. 5
    Clarisse - Pipelette & Gambettes

    Jusqu’à présent j’avais toujours un billet retour avec une date précise et le « tu restes combien de temps ? » m’ennuyait beaucoup ; parce que je me sentais limitée, que les gens me voyaient comme juste de passage. Que les gens s’investissent moins dans les relations. Mais aussi parce que c’était constamment un rappel du temps qui défile et que le temps m’était compté pour faire ce que je souhaitais. J’espère ressentir moins ça cette fois ci. Et de pouvoir répondre « je vais rester ici tant que je peux » et que les gens comprennent que je ne suis pas en voyage.
    En ce qui concerne les amis, le cercle pro est important ; dans le FLE j’ai déjà entendu plusieurs fois que tes collègues sont souvent ton premier cercle d’amis.
    Pour rebondir sur ta réponse au commentaire de Kenza et le fait de « ne pas avoir de proches amis » : avec les technologies actuelles je trouve que même si la vraie vie sociale manque un peu parfois, les amis proches ne sont pas loin avec WhatsApp, Messenger et autres apps. Pas pareil que de passer un coup de fil et d’aller prendre un café mais c’est une autre relation qui se construit.

Quelque chose à ajouter ? :)